Une sorte de chasse joyeuse
Cette aversion pour toutes les longueurs, pour toute prolixité, devait nécessairement se reporter de la lecture des ouvrages d’autrui sur la composition des miens et m’éduquer à une vigilance particulière. Au fond, je produis vite et sans effort ; dans la première version d’un livre, je laisse courir librement ma plume et fais passer dans ma fabulation tout ce qui me tient à cœur. (…) Mais dans mon livre imprimé, on ne peut retrouver une ligne de tout cela, car à peine la première rédaction approximative d’un ouvrage a-t-elle été mise au net que le travail véritable débute pour moi, celui de la condensation et de la composition, un travail qui ne me paraît jamais suffisant, de version en version. (…) Ce processus de condensation en même temps que de dramatisation se répète encore une, deux, trois fois sur les épreuves en placard ; cela devient finalement une sorte de chasse joyeuse de trouver encore une phrase, ou ne serait-ce qu’un mot, dont l’absence ne nuirait pas à la précision et ne pourrait en même temps accélérer le mouvement. Si donc on loue parfois dans mes livres le mouvement entraînant, cette qualité ne résulte nullement d’une chaleur naturelle ou d’une agitation intérieure, mais uniquement de cette méthode systématique qui consiste à supprimer sans cesse toutes les pauses superflues et tous les bruits parasites.
Stefan Zweig